Introduction
Dans de nombreuses organisations, les experts techniques occupent une place stratégique. Ingénieurs, spécialistes IT, data scientists, actuaires ou experts réglementaires sont à l’origine de décisions complexes et de projets à forte valeur ajoutée.
Pourtant, un paradoxe apparaît fréquemment dans les entreprises : les professionnels les plus compétents techniquement rencontrent parfois des difficultés à communiquer leur expertise.
Ce phénomène n’est pas rare. Les recherches en sciences de la communication rappellent que transmettre une information ne signifie pas automatiquement réussir à communiquer.
Le sociologue Dominique Wolton souligne d’ailleurs que
« informer n’est pas communiquer “
La communication suppose un processus d’échange et de compréhension mutuelle. Les difficultés des experts dans ce domaine sont fréquentes.
Afin d’améliorer la collaboration entre équipes, il est essentiel pour les organisations de comprendre leurs causes de ces difficultés :
La complexité des savoirs techniques / le curse of knowledge ou la malédiction du savoir
La première explication tient à la nature même de l’expertise.
Les experts travaillent sur des systèmes complexes, techniques ou abstraits : algorithmes, modèles mathématiques, architecture informatique, réglementations scientifiques ou pharmaceutiques.
Or plus un domaine est spécialisé, plus son langage devient technique.
Les experts développent ainsi des schémas cognitifs avancés, qui leur permettent d’analyser rapidement des situations complexes et de résoudre des problèmes techniques.
Mais ces représentations mentales sont souvent difficiles à partager avec des interlocuteurs non spécialistes.
Ce phénomène est connu en psychologie cognitive sous le nom de “curse of knowledge” : lorsqu’une personne maîtrise un sujet, elle a tendance à oublier ce que les autres ne savent pas encore.
Résultat : les explications deviennent parfois trop détaillées, trop techniques ou insuffisamment adaptées au public.
Quand l’expertise rend la communication difficile
C’est un biais cognitif bien documenté en psychologie et en économie comportementale. Il décrit la difficulté qu’éprouve une personne experte à se représenter ce que c’est que de ne pas savoir quelque chose. Une fois qu’un individu maîtrise une information ou un concept, il devient difficile pour lui d’imaginer l’état d’esprit de quelqu’un qui ne possède pas ce savoir.
Ce biais explique en grande partie pourquoi les experts techniques ont parfois du mal à communiquer avec des non-spécialistes.
Origine du concept
Il a été formalisé par les économistes Colin Camerer, George Loewenstein et Martin Weber dans une étude publiée en 1989 sur les asymétries d’information dans la prise de décision économique.
Leur travail montre que lorsqu’une personne possède une information privilégiée, elle a tendance à surestimer la capacité des autres à comprendre cette information.
Depuis, ce biais a été largement étudié en psychologie cognitive et en sciences de la communication.
L’expérience classique du « tapper »
Une expérience devenue célèbre illustre bien ce phénomène.
La psychologue Elizabeth Newton a demandé à des participants de taper le rythme d’une chanson connue (comme Happy Birthday) sur une table. Les « tappeurs » devaient ensuite estimer si les auditeurs allaient reconnaître la chanson.
Résultat : les tappeurs pensaient que 50 % des auditeurs devineraient la chanson alors qu’en réalité, seulement environ 2,5 % y parvenaient.
Pourquoi ? Parce que les tappeurs entendaient la chanson dans leur tête pendant qu’ils tapaient le rythme. Les auditeurs, eux, n’entendaient que des coups de table.
Cette expérience illustre parfaitement le curse of knowledge : une fois que l’on sait quelque chose, il devient difficile d’imaginer que les autres ne disposent pas des mêmes informations.
Pourquoi ce biais touche particulièrement les experts
Le curse of knowledge est particulièrement fréquent chez les experts pour plusieurs raisons.
1. Les experts possèdent des modèles mentaux très structurés
Les experts comprennent leur domaine de manière très organisée et intuitive. Ils voient rapidement les relations entre concepts.
Mais ces modèles mentaux complexes sont invisibles pour les non-experts.
2. Le vocabulaire technique devient automatique
Dans les métiers techniques, certains termes deviennent tellement familiers qu’ils semblent évidents.
Pour un ingénieur ou un data scientist, des notions comme :
- architecture logicielle
- modèle prédictif
- conformité réglementaire
semblent naturelles.
Pour un interlocuteur non spécialiste, elles peuvent être totalement obscures.
3. Les experts sous-estiment l’effort d’apprentissage
Parce qu’ils ont déjà franchi les étapes d’apprentissage, les experts oublient souvent :
- combien il a fallu de temps pour comprendre
- les erreurs initiales
- les concepts intermédiaires.
Pourquoi ce sujet devient stratégique
Le problème est amplifié par l’évolution du travail. En effet, selon le World Economic Forum, les compétences comme la communication, la collaboration et l’influence font désormais partie des compétences les plus importantes dans le monde professionnel.
Les experts doivent donc être capables de traduire leur expertise en messages compréhensibles pour différents publics.
Conclusion
Le curse of knowledge rappelle une chose essentielle : savoir n’est pas suffisant pour bien communiquer.
Plus un individu devient expert, plus il doit apprendre à traduire son expertise pour des publics différents.
Dans les organisations modernes, cette capacité à rendre le complexe compréhensible constitue souvent la véritable valeur des experts.
Une formation centrée sur les hard skills
Une autre raison tient de ces difficultés à communiquer des experts tient tout simplement aux parcours de formation.
Même si elles intègrent désormais quelques matières telles que la communication et le management, les filières scientifiques et techniques privilégient historiquement et logiquement l’analyse, la résolution de problèmes, les compétences techniques et la rigueur méthodologique.
Ces hard skills sont évidemment indispensables pour exercer des métiers d’expertise.
Mais les compétences relationnelles, communication, influence, pédagogie, sont souvent moins développées durant les études.
Or les entreprises attendent aujourd’hui des experts qu’ils soient capables d’expliquer des enjeux complexes, de collaborer avec des équipes non techniques et de convaincre des décideurs.
Les soft skills deviennent ainsi un facteur clé de réussite dans les métiers d’expertise.
La culture de la précision technique
Les experts techniques sont formés à privilégier la précision et l’exactitude.
Dans leur domaine, une approximation peut avoir des conséquences importantes.
Cette culture professionnelle influence naturellement leur manière de communiquer.
Les experts cherchent souvent à donner toutes les informations en détaillant les hypothèses et en expliquant l’ensemble du raisonnement.
Or la communication professionnelle exige souvent l’inverse : simplifier, synthétiser et adapter le message au public.
Ce décalage peut créer des incompréhensions entre experts et décideurs.
Le passage du rôle d’expert au rôle d’influence
Dans les organisations modernes, l’expert ne se contente plus de produire une analyse technique.
Il doit également défendre ses recommandations, convaincre des parties prenantes et être en mesure d’expliquer les implications d’une décision.
Cette évolution transforme progressivement l’expert en acteur d’influence.
Par exemple :
- un ingénieur doit convaincre un comité de direction
- un expert compliance doit expliquer une réglementation à des équipes opérationnelles
- un data scientist doit présenter simplement un modèle complexes à des dirigeants
Dans ces situations, la capacité à communiquer devient aussi importante que l’expertise technique elle-même.
L’importance croissante des soft skills chez les experts
Les environnements professionnels sont aujourd’hui plus collaboratifs et interdisciplinaires.
Les projets impliquent souvent différents métiers, des partenaires externes
et parfois des équipes internationales.
Dans ce contexte, la réussite dépend autant des compétences techniques que de la qualité des interactions.
Ces compétences permettent de transformer l’expertise en impact organisationnel réel.
Le SCIRP, revue scientifique américaine en open access, a publié un article dont l’objectif est d’identifier et de structurer les principales compétences non techniques qui influencent l’employabilité dans les métiers de l’ingénierie.
L’article explore ensuite la définition de ces compétences et leur relation avec le travail d’ingénieur, en concluant qu’une réflexion sur la préparation des jeunes diplômés face aux exigences du marché du travail est indispensable.
Les auteurs concluent que les ingénieurs doivent développer à la fois des compétences techniques et des compétences humaines pour répondre aux exigences du marché du travail.
Les soft skills, notamment la communication, la collaboration et l’intelligence émotionnelle, sont essentielles pour travailler efficacement en équipe, résoudre des problèmes complexes et s’adapter aux transformations technologiques.
L’intégration de ces compétences dans les programmes de formation en ingénierie apparaît donc comme un enjeu majeur pour améliorer l’employabilité des futurs ingénieurs.
Conclusion
Les difficultés de communication des experts techniques ne sont pas liées à un manque de compétence, mais plutôt à un décalage entre expertise technique et exigences relationnelles des organisations modernes.
La complexité des savoirs, les parcours de formation et l’évolution des rôles expliquent en grande partie ce phénomène.
Dans un environnement professionnel de plus en plus collaboratif, les entreprises ont donc intérêt à accompagner leurs experts dans le développement de leurs compétences relationnelles et de leadership.
En combinant formation et coaching professionnel, il devient possible d’aider les experts à transmettre leur expertise avec clarté et à renforcer leur impact dans l’organisation.
Pour accompagner les métiers d’expertise dans le développement de leurs compétences de communication et de leadership, contactez Bloomishway pour un diagnostic personnalisé.
Sources :
https://www.scirp.org/journal/paperinformation?paperid=102528&utm